Accueil :: Actualités :: Actualités du SNSP :: Brèves :: Interview de Michel Lefeivre (président du SNSP) dans la Gazette des (...)
Actualités
Consultation publiqueConsultation restreinte
Retour
Loupe moins A A A Loupe plus

La Gazette des Communes a publié, le 18 mai dernier, une interview du président du SNSP, Michel Lefeivre.

Cette interview est reproduite ci-dessous avec l’aimable autorisation de la Gazette des Communes.

"Le cri d’alarme des directeurs de scènes publiques"

Les directeurs de scènes subventionnées par les collectivités traversent une période de turbulence. Michel Lefeivre, président du Syndicat national des scènes publiques (SNSP), en explique les raisons.

Le Syndicat national des scènes publiques (SNSP) représente les scènes permanentes et festivalières majoritairement subventionnées par les collectivités. Ce secteur, qui revendique une spécificité de ses missions de service public culturel, compte environ 2500 lieux. Il affronte des bouleversements divers et variés. Revue de détails des motifs d’inquiétude, voire de colère, avec Michel Lefeivre, président du SNSP.

A lire également : "Une offre culturelle exigeante de proximité, voilà le coeur de notre métier", tribune signée par Michel Lefeivre

Comment va le secteur des scènes publiques territoriales ?

Nous sommes extrêmement inquiets. Il y a un an, nous avions déjà pointé des menaces potentielles pour notre secteur, notamment les difficultés budgétaires des collectivités et les ambitions des opérateurs privés.

Nous avons patiemment attendu l’installation de la politique culturelle du nouveau gouvernement. Aujourd’hui, nous ne dénonçons plus simplement des menaces, mais un processus déjà à l’œuvre, qui met à mal les équipements subventionnés par les collectivités.

La raréfaction des fonds publics n’est pas chose nouvelle…

Non, bien entendu. Cela a commencé sous le quinquennat de François Hollande, avec la réduction des dotations globales de fonctionnement. Tout de suite, cela s’est traduit pour nous par des baisses de budgets, parfois contenues, de l’ordre de 3 ou 4%, parfois beaucoup plus importantes. Une enquête réalisée au sein de notre réseau nous a permis de chiffrer à 15 000 le nombre de levers de rideau perdus sur la période 2014-2015.

Aujourd’hui, nous sommes face à la limitation à 1,2% de la hausse des dépenses de fonctionnement demandée par le gouvernement aux élus. A nouveau, les collectivités vont entamer leurs dépenses non obligatoires.

Plusieurs de nos collègues nous ont alertés sur des réductions budgétaires d’une telle ampleur qu’elles conduisent des équipements à une fermeture programmée. Quand une collectivité retire 100 000 euros sur une subvention de 150 000 euros, on voit mal comment l’équipement peut continuer à remplir ses missions.

Demain, le mouvement risque de s’amplifier, d’autant que la taxe d’habitation ne sera plus là comme levier d’ajustement des budgets.

Outre la question budgétaire, nous avons une autre source d’inquiétude, avec la tournure que prend la décentralisation.

C’est-à-dire ?

A l’origine, les lois « Deferre » de 1982 donnaient des pouvoirs aux élus locaux. Pour nous, professionnels de la culture, cela avait créé une proximité avec les élus : nous pouvions travailler avec eux, ou pas, car nous n’étions pas toujours d’accord avec eux.

Aujourd’hui se met en place une mécanique de financement des collectivités qui se traduit de fait par une recentralisation du pouvoir. Nous constatons que cela neutralise le discours politique des élus, en ce sens qu’ils nous disent, à propos des réductions budgétaires : « Nous n’y sommes pour rien ! L’Etat nous a retiré de l’argent. Et, nous maires, nous ne savons pas faire sans moyens. » Et force est de reconnaître que c’est vrai.

Pour nous, c’est un problème fondamental, non seulement sur le plan pécuniaire, mais aussi sur les plans politique et éthique, car nous souhaitons être en dialogue avec les élus sur les politiques culturelles.

La ministre de la Culture propose aux collectivités de signer de nouvelles conventions. Est-ce pour vous un motif d’espoir ?

Il nous apparaît clairement que l’idée générale du ministère est de réduire au maximum l’enveloppe financière. En tout état de cause, le gouvernement est, pour l’heure, focalisé sur les pactes financiers qu’il demande aux collectivités de signer, moyennant des économies sur leurs budgets de fonctionnement.

On imagine mal des collectivités signer des pactes culturels avant d’avoir signé des pactes financiers. Qui plus est, pourquoi, dans un tel cadre d’économies, les collectivités signeraient-elles aussi des pactes culturels où elles s’engageraient à maintenir leurs dépenses culturelles ?

Qu’en est-il de la coopération culturelle sur le terrain ?

Nous observons des mouvements contradictoires. Dans certains territoires, comme les zones rurales, les communes ont bien entendu intérêt à se regrouper. De ce point de vue-là, les lois de réforme territoriale du quinquennat « Hollande » nous semblent positives.

Les coopérations culturelles entre collectivités et entre structures fonctionnent plutôt bien, dans la mesure où les acteurs locaux sont capables d’écrire des schémas correspondant au mieux aux territoires concernés.

Mais, parallèlement, se profile un phénomène de re-concentration, qui touche de plein fouet nos équipements. On ne parle alors plus de coopération, mais de mutualisation, terme qui a une forte connotation économique.

Qui plus est, nous constatons que le mode opératoire de cette mutualisation passe par des fusions entre structures. Chaque mois, nous repérons de nouveaux cas.

Le processus est exactement le même que dans le monde des entreprises, avec les fusions-acquisitions. Nous savons pertinemment que le discours sur les économies d’échelle est totalement faux dans nos métiers. Quand un spectacle se joue deux fois, on paie deux fois les salaires des comédiens et des techniciens.

Que redoutez-vous précisément des fusions ?

Ces fusions vont déboucher sur une dévitalisation des projets artistiques portés par les lieux de diffusion, au profit d’une seule structure, qui capte les financements de l’autre.

Certes, il existe quelques cas où une fusion peut se justifier lorsque, par exemple, deux équipements sont distants de quelques centaines de mètres. Mais hormis ces quelques exceptions, nous dénonçons cette logique.

Nous plaidons pour la coopération culturelle, avec la reconnaissance des projets artistiques existants, même – et peut-être surtout – des plus petits (je parle des formats) et des plus fragiles. Coopérer signifie ne renier aucun projet et regarder comment travailler ensemble. Cela n’empêche pas, le cas échéant, de mutualiser certaines modalités de fonctionnement d’ordre pratique. Mais on ne peut, en aucun cas, mutualiser des projets artistiques, car ils ont chacun leur valeur intrinsèque.

Par ailleurs, les fusions font fatalement diminuer le nombre de lieux artistiques, ce qui porte atteinte à la diversité de la création : les plus petites structures deviennent des annexes des plus grandes, qui iront porter la bonne parole culturelle dans les campagnes. Ce n’est pas cela une politique culturelle !

Avec le plan « La culture près de chez vous », le ministère de la Culture semble attentif aux territoires les moins favorisés sur le plan culturel et tente de cerner la géographie de la présence artistique. N’est-ce pas une bonne chose ?

A ceci près que le ministère ne connaît que ce qu’il finance ! La cartographie sur laquelle il s’appuie est donc grandement erronée. Ce d’autant plus que les structures qu’il ne finance pas, donc qu’il ne connaît pas, sont les plus nombreuses. Sur quelque 3000 scènes publiques que nous pouvons recenser, 500 sont labellisées par le ministère de la Culture. Sur les 2500 autres, l’Etat n’a aucune visibilité et fait des choix aveugles.

D’ailleurs nous ne savons pas comment les 86 territoires prioritaires du plan « La culture près de chez vous » ont été sélectionnés.

Faute de connaître la réalité du travail réalisé sur le terrain par les artistes, les acteurs culturels et les collectivités, l’Etat arrive à une solution qui consiste à faire venir la Comédie française, l’Opéra de Paris ou Beaubourg dans les petites communes. C’est une forme de mépris pour les artistes et les habitants de ces territoires.

Qui plus est, les compagnies locales vont se retrouver face à des grosses structures nationales qui ont des moyens sans commune mesure avec les leurs. C’est une forme de mise en concurrence, à rebours de la coopération culturelle avec les acteurs locaux à laquelle nous sommes attachés.

Que devrait faire l’Etat, selon vous ?

L’Etat doit revenir à une logique consistant à motiver les élus sur la durée, en aidant financièrement ceux qui manifestent une volonté politique de s’engager pour la culture. Et là où les élus ne se montrent pas volontaires, il doit leur montrer pourquoi ils auraient intérêt à l’être. Pour cela, il faut des mécanismes de soutien de longue durée, sur 10, 20 ou 30 ans. Il ne s’agit pas de faire venir une fois une institution nationale dans une petite commune pour une représentation !

La loi LCAP aura bientôt 2 ans. Elle affirme la liberté de création des artistes et et la liberté de programmation des professionnels. L’indépendance des directeurs de scènes est-elle maintenant garantie ?

Malheureusement non. Lors de notre dernière assemblée générale fin mars, 8 de nos collègues ont demandé de l’aide à ce sujet. Ces professionnels sont fragilisés par la décision d’élus de privilégier une programmation plus proche de la demande du public ou plus favorable à des associations locales.

Nous pensions avoir passé un cap avec cette loi. Nous nous étions effectivement réjoui d’avoir obtenu de haute lutte l’affirmation de la liberté de programmation à côté de la liberté de création. Nous avions défendu l’idée que sans liberté de programmation, il ne peut y avoir de liberté de création effective.

Une difficulté tient à l’absence de jurisprudence. La notion de liberté de programmation n’a pas encore été fouillée. A ce stade, nous ne savons pas si, en cas de contentieux, nous serions suivis par le juge.

La plupart de nos collègues en difficulté ne souhaitent pas que nous médiatisions le cas de leur théâtre. Or nous ne pouvons intervenir que si nous avons de leur part une demande explicite.

Que pouvez-vous faire concrètement ?

Nous sommes prêts à solliciter le préfet, pour lui demander de rappeler la loi aux élus. Nous pouvons aussi porter des cas en termes de communication. C’est ce que nous faisons actuellement dans le Grand-Est où nous sommes mobilisés au sein d’une intersyndicale réunissant, outre le SNSP, le Syndeac, Profedim et le Synavi. Six directeurs de lieux, dont cinq de scènes conventionnées, rencontrent des difficultés face à leurs élus. Nous essayons de faire bouger la Drac.

Qu’en est-il de l’action du ministère de la Culture sur ce point ?

Le ministère commence à faire réviser les statuts de certaines structures qu’il finance. Il s’agit d’exiger que les conventions mentionnent explicitement la liberté de programmation. Nous sommes tout à fait à d’accord avec cette démarche.

Comment se nouent les crises ?

Les situations sont souvent très complexes. Les élus ne demandent pas directement des changements de programmation. Ils ont généralement intégré le fait que la loi ne leur permet pas de le faire.

Lorsque le directeur est en fin de contrat, ils attendent simplement le moment de pouvoir nommer son successeur. Sinon, ils lui retirent peu à peu des moyens pour fonctionner, ou bien la collectivité cherche un prétexte pour le licencier. Au bout d’un certain temps, beaucoup de directeurs craquent, car le projet artistique sur lequel ils ont été nommés, c’est leur vie : on n’arrête pas d’être directeur d’équipement le soir en quittant son bureau.

Hélène Girard

Retour

 

Autres articles dans la rubrique : Actualités du SNSP

logo SNSP Hôtel de Massa 38, rue du Faubourg St Jacques 75014 Paris - Tél. 01 40 18 55 95
Conditions générales d’utilisation et mentions légales | Plan du site | Réalisation Artaban avec SPIP